Chroniques innovation

Ces chroniques de 1600 caractères sont publiées mensuellement dans la page économie d’un quotidien du groupe CentreFrance (Le Berry).Voici la dernière de ces chroniques.

Juin 2017 – L’entreprise et les extraterrestres

Luc E. Brunet
Président de R&D Mediation (*), Bourges et chercheur associé à l’Université Clermont-Auvergne.

Les entreprises établies ont souvent bien du mal à innover. À tel point que de nouveaux entrants, des « pas du métier », les dépassent en quelques mois sans qu’elles n’aient rien vu venir. Cette « smart-ringardisation » a déjà touché bien des grandes duchesses, de la NASA (par spaceX) aux constructeurs automobiles (par Tesla). Pourquoi ?
Marion Keech est une ménagère de Chicago. Elle entre en contact par « écriture automatique » avec un extraterrestre de la planète Clarion qui lui dit que la Terre sera submergée le 21 décembre 1954 à minuit, mais qu’un vaisseau spatial viendra la sauver elle et ses adeptes. Jusque là, tout est normal. Tout ce petit groupe va s’investir, travailler, réciter des prières, mais, à la date dite, rien ne se passe. Il va alors déclarer que c’est grâce à son action que le monde a été sauvé. Le groupe avait été infiltré par des chercheurs qui inventeront le terme « dissonance cognitive » pour désigner cela : lorsqu’on a travaillé et souffert sur un projet, il est impossible de le remettre en cause. Horreur ! Cela voudrait dire que les efforts auraient été vains. Ainsi les entreprises qui ont peiné longuement à développer leurs produits ne peuvent pas supporter l’idée qu’une nouvelle technologie ringardise la leur et ne l’adopteront pas. Outil facile du bizutage, des sectes, des concours de la fonction publique ou d’écoles d’ingénieur, mais aussi de certains managers peu scrupuleux, la dissonance cognitive est aussi efficace que mortelle en temps de changement. La « vérité qui dérange » est toujours moins sympa que le « mensonge qui arrange ».

Mai 2017 – Intuition mode d’emploi

Luc E. Brunet
Président de R&D Mediation (*), Bourges et chercheur associé à l’Université Clermont-Auvergne.

Depuis quelques années, avec les progrès des neurosciences, de l’IRM et du calcul, les scientifiques poussent chaque jour un peu plus la psychologie et la psychanalyse dans la catégorie « pseudosciences » de Wikipedia, aux côtés de la graphologie et autres bêtises. Si tout n’est pas faux dans ces sciences humaines, des pans entiers s’effondrent : pas de cerveau droit ou gauche, pas de profil de personnalité fixe, pas de responsabilité des parents dans l’autisme, pas le moindre intérêt du brainstorming, pas de meilleures performances dans la collaboration. Adieu théories et honoraires. Dans ce grand strip-tease neuronal, l’intuition vient de passer au scanner et, surprise !, elle existe. Mais pas comme on le croyait. En fait elle est constituée d’expertise et de mémoire émotionnelle : sans culture, pas d’intuition. Je vous propose de continuer à lire : Norte cerveau ne fonntionce pas cmome on croit, bien logiqeemunt..En fiat, quand on lit un txete, il regarde la piemrère et la dirneère letrte de chuqae mot, pius, toutes les artues lettres en varc. Il reconstiute le mot à partir de cette irpmession. Bien que les lettres de ce texte soient mélangées, vous pouvez le lire à la même vitesse qu’un texte bien orthographié. Ce superpouvoir vous est donné par votre expertise de la langue. Si vous essayez dans une langue pour laquelle votre vocabulaire est réduit, vous aurez plus de mal. La conséquence, c’est qu’en multipliant les réunions entre incompétents on n’aura jamais l’intuition d’une solution à un problème, mais aussi que sans émotion on n’en trouvera pas non plus.

Avril 2017 – Toxic innovation : le culte du cargo

Luc E. Brunet
Président de R&D Mediation (*), Bourges et chercheur associé à l’Université Clermont-Auvergne.

« Je sais moi des sorciers qui invoquent les jets ». Ainsi débute une chanson de Serge Gainsbourg intitulée « Cargo Culte ». Elle se réfère aux pratiques religieuses des îles Salomon pendant la Seconde Guerre mondiale. Les habitants, voyant qu’après avoir utilisé un micro dans une cabine radio l’opérateur obtenait des livraisons par avion-cargo, se sont mis à fabriquer de fausses installations radio, de faux micros, en espérant que cela marche aussi pour eux. Certains de ces cultes subsistent encore aux Vanuatu (culte de John Frum). Ce « culte » a été théorisé dans de nombreux domaines, et frappe même les chercheurs comme le célèbre physicien R.Feynman le dénonça dans un non moins célèbre discours. C’est un biais cognitif qui fait qu’en l’absence de culture et de savoir, on prend quelque chose qui marche ailleurs et on le colle chez soi dans l’espoir que cela y marche aussi. L’informaticien copiant un bout de programme dans le sien en ne le comprenant pas, ou l’élu local implantant une infrastructure dans l’espoir qu’elle produise des effets observés ailleurs, ou encore le créateur d’entreprise réinventant un modèle à peine décliné d’une autre entreprise, en sont les victimes et les promoteurs. L’erreur, c’est d’imaginer que l’outil engendre la culture, et que l’on peut se dispenser de comprendre si on peut se le payer. Il y a une raison pour laquelle l’innovation (réelle), la recherche sont promues par l’Europe et les États. Il ne suffit pas de « copier-coller » sans comprendre. Expérimentons, vérifions, analysons. Les solutions toutes faites sont rarement les meilleures.

Mars 2017 – Le temps des incunables

Luc E. Brunet
Président de R&D Mediation (*), Bourges et chercheur associé à l’Université Clermont-Auvergne.

En 1454, la première bible – dite B42 – est imprimée par Gutenberg à 180 exemplaires. Par convention, on appelle la période qui s’étend alors jusqu’au 1er janvier 1501 la période des « incunables ». Les incunables sont des ouvrages imprimés dans lesquelles les moines copistes, qui occupaient jusqu’alors le marché de la production de manuscrits, prennent des livres et font des compléments à la main. En réalité, et de plus en plus avec le temps, ils colorient dans les marges. Il faudra environ 50 ans pour que l’innovation de rupture qu’est l’imprimerie les éjecte doucement, mais fermement du marché et que le scriptorium disparaisse au profit de l’université. Si on considère que l’invention du web -en fait du lien hypertexte par Tim Berners-Lee au CERN- en 1990, ou celle du mail par Raymond Samuel Tolinson en 1971, marque le début de l’innovation de rupture que nous vivons, il ne reste plus, aux institutions incunables, que 5 à 20 ans avant de s’être complètement éteintes. Michel Serre les appelle les « étoiles mortes » car, comme les astronomes nous l’apprennent, nous percevons encore leur lumière alors qu’elles n’existent plus depuis longtemps. Dans 300 ans, les historiens nommeront peut-être « Renaissance 2.0 » la période formidable dans laquelle nous vivons, l’époque de la transformation numérique et sociale, l’arrivée des IA et de nouvelles formes d’organisation. Bourges ne manqua pas, gràce à l’entrepreneur éclairé que fût Jacques Cœur, la première Renaissance. Qu’en sera-t-il de la seconde ? Ce que l’on sait c’est qu’il ne faut rien attendre des « étoiles mortes » qui colorient actuellement dans les marges, mais bien s’intéresser aux initiatives des entrepreneurs et des entreprenants.

Février 2017 – Un nouveau gamin dans la ville

Luc E. Brunet
Président de R&D Mediation (*), Bourges et chercheur associé à l’Université Clermont-Auvergne.

PARO est un bébé phoque artificiel, un robot émotionnel capable d’interagir, de réagir, d’échanger, de câliner, de rassurer, de réconforter des malades d’Alzheimer. C’est une intelligence artificielle que l’on qualifie de « faible », très faible même. Elle n’a pas conscience d’elle-même, mais certains patients pleurent quand il faut bien la mettre à recharger. Les 3000 PAROs illuminent le quotidien de nombreuses maisons de retraite. Les IA ne sont pas de la science-fiction. Elles sont déjà là: le professeur Goel a huit assistants professeurs qui répondent aux 40000 messages, toujours plus nombreux, des étudiants sur le forum de l’université. Il a embauché l’an dernier en janvier une nouvelle assistante nommée Jill Watson. Très appréciée par les étudiants pour sa compétence et sa disponibilité, aucun d’entre eux n’a deviné, en avril, que Jill Watson n’était pas humaine. Il y a un nouveau gamin dans la ville – a new kid in town. Les intelligences artificielles écrivent des articles de journaux plébiscités par les lecteurs, enseignent et probablement répondent déjà, sans que vous le sachiez, aux questions que vous posez aux services après-vente ou aux supports techniques. Et c’est une bonne nouvelle. Vos petits-enfants rencontreront selon toute probabilité des intelligences artificielles « fortes », dotées d’une personnalité, dès 2035. Cela promet des discussions et des coopérations intéressantes. Isaac Lidsky pointait dans une de ses conférences que notre cerveau compensait l’incertitude en imaginant l’horreur. La première réaction à nos futures relations avec les IA, inconnues, fut donc l’horreur, de HAL9000 à Terminator. Il n’y a pourtant aucune raison de les soupçonner mauvaises, si ce n’est à prêter à ces enfants artificiels notre propre méchanceté en héritage.

Février 2017 – La bulle start-up va exploser

Luc E. Brunet
Président de R&D Mediation (*), Bourges et chercheur associé à l’Université Clermont-Auvergne.

Une start-up est une entreprise nouvelle, à forte croissance, innovante. Les GAFA (Google-Amazon-Facebook-Apple) en sont ou en furent. Elles font rêver les investisseurs, les élus, et les spéculateurs. Au début des années 2000, une bulle spéculative explosa et des PEA entiers disparurent avec la faillite des premières start-ups du numérique.
Peter Thiel cultive la discorde avec art. Ce primo-investisseur de Facebook et PayPal, désormais multimilliardaire, est en désaccord avec la bien-pensance consensuelle qui partout règne. Il oppose deux types d’entreprises : les « originales » et les « copies ». Les originales fabriquent des produits nécessitant des compétences uniques, des technologies de rupture, de la recherche (R&D). Leur produit n’était pas imaginable avant, et incompréhensible par la plupart des gens. Les « copies » déclinent des modèles existants, font de l’innovation « pour l’animation »: nième réseau social, nième plateforme web, nième service « sympa et cool ». Les premières cultivent le secret, les secondes l’ouverture. On peut très bien gagner de l’argent en n’étant pas innovant. Mais, selon Thiel, c’est le développement futur que les investisseurs doivent considérer.
Des start-ups telles HEMARINA, qui fait du sang artificiel à partir du métabolisme de vers marins semblent bien à l’abri de l’explosion d’une bulle. Un concurrent devrait dépenser des fortunes en R&D pour la rejoindre. Certes, ce n’est pas très « sexy », mais pour investir, qui ne s’intéresse pas au fond, perdra ses fonds.

Janvier 2017 – Blockchain entre or et soufre
Luc E. Brunet

Savez-vous que nous avons sur notre territoire, à Vierzon, un des leaders mondiaux des porte-monnaie sécurisés bitcoin (Ledger Wallet) ?
Imaginons quelques généraux byzantins s’apprêtant à donner un assaut décisif contre un ennemi implacable. Ils se coordonnent via des messagers circulant entre leurs campements. Mais il y a des traitres parmi eux, comment les neutraliser? Étudiée en détail en 1982, la solution montre qu’il faut au moins les deux tiers de généraux honnêtes pour que les traitres soient sans effet.
Blockchain (ou chaine de blocs) est la technologie qui résout ce problème dans presque tous les cas. Elle permet d’établir des contrats. Chaque jour, nous établissons sans le savoir des contrats. La boulangère s’engage à vendre du pain de qualité contre engagement à être payée. C’est un contrat, garanti par une banque centrale, émettrice de la monnaie et tierce personne qui assure que la transaction a eu lieu dans les règles. Blockchain permet de garantir le contrat sans intervention de ce tiers de confiance actuellement nécessaire. Cette garantie de régularité dans l’exécution d’un contrat ou d’un paiement se fait par l’entremise de tous les participants à la chaine de blocs, qui est publiquement visible de tous, et donc infalsifiable. Si les banques sont souvent citées comme les premières à pouvoir être frappées d’obsolescence par blockchain, il en va de même des notaires, des comptables, des assureurs. Vous comprendrez donc que l’inventeur de cette technologie, qui ne date que de 2010, se cache sous le pseudonyme doucement exotique de Satoshi Nakamoto. Étrange époque, où une rupture technologique majeure se produit en moins de cinq ans. Mais accrochez-vous, cela va encore changer !

 

(*)https://www.rd-mediation.fr

Télécharger cet article au format PDF ou ePub

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *