Chroniques innovation

La saison 2017-2018 est terminée. Voici les chroniques innovation R&D Mediation de l’année. Ces chroniques de 1600 caractères sont publiées mensuellement dans la page économie d’un quotidien du groupe CentreFrance (Le Berry).

Juin(publié en juillet) 2018 – Byzantinisation

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« C’est Byzance ! » . Vous avez sans doute écouté cette expression qui désigne un état de prospérité. Quand, dans une entreprise, c’est Byzance, c’est que les contrats pleuvent et qu’on y vit bien. Le 29 mai 1453, les armées turques s’apprêtaient à envahir la cité de Byzance, l’actuelle Istanbul, fondée 1000 ans plus tôt par les Romains. Pendant que l’ennemi se préparait à la victoire, les autorités de la ville étaient pleinement investies dans un débat particulièrement important et qui occupait tout leur temps. Il consistait à établir si les anges avaient ou non un sexe. On ne sait même pas ce qu’est devenu leur dernier empereur.
Des entreprises prospères et établies, publiques et privées, au niveaux des directions comme des syndicats, des Byzances modernes, se perdent aujourd’hui en discussions stériles sur le bonheur au travail – comme si le bonheur était un processus industriel – sur la bonne façon de vendre une « innovation » limitée à un changement de logo, sur le mystère de l’intégration des générations Y,Z, sur la question vitale de l’industrie 2.0,3.0,3.1,4.2 et autre numéro de version parfois suivi d’un G – 3G,4G,5G- pour faire encore plus beau, sur des querelles d’Ego et de privilèges….Pendant ce temps-là, d’autres entreprises les rendent vieilles. La mort par la complication en quelque sorte.
À Byzance les envahisseurs ont gagné et, aujourd’hui, ils y sont toujours, laissant de l’ancienne ville riche quelques icônes et de beaux bâtiments réaffectés.

Mai 2018-Les commodités

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Dans l’industrie, notamment en chimie, les commodités sont des produits indispensables, mais à faible valeur. Pour donner un exemple de cuisine – l’application la plus connue de la chimie – l’eau est indispensable à la pâtisserie, mais n’est pas un produit ayant une grande valeur dans le gâteau final. Pour savoir si un produit est une commodité, il suffit souvent de se demander si on remarque le producteur, sa marque. Ainsi, on achète des allumettes, mais personne ne remarque jamais l’entreprise qui les fabrique ni n’en note la marque. On prend celles qui sont là, c’est tout. La mise en commodité est un phénomène devenu rapide et généralisé. Il frappe des produits autrefois fortement valorisés, pour lesquels une sorte d’aristocratie s’est peu à peu formée, une fierté du produit vendu – ces entreprises disent d’ailleurs souvent « offert » tant leurs producteurs pensent que c’est un cadeau- qui deviennent des commodités parfois très rapidement. Ces produits finissent dévalorisés, entrainant de profondes détresses chez leurs fabricants. Banques de détail interchangeables qui finissent en marque blanche pour des opérateurs téléphoniques ou des supermarchés, compagnies aériennes nobles et historiques douloureusement contraintes au low-cost, producteur de lave-linge noyés dans les produits chinois équivalents, comptables talonnés par l’intelligence artificielle, journaux à grands tirages essayant de vendre une information massivement gratuite sur Google News… De nombreux produits et services peuvent subir une érosion des marges dans une mise en commodité, mais l’effet en interne est essentiellement psychologique, une baisse d’estime de soi, un rejet du nouveau quand au contraire il faudrait créer. Pourtant, on peut très bien vivre en vendant des commodités, pour peu qu’on en profite pour investir dans l’avenir au lieu de se lamenter de la gloire passée en maudissant le client volage, et il existe de nombreuses solutions très malines pour le faire.

Avril 2018 – Qui est gratuit coûte cher

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Je sais que je vais vous choquer, mais il faut bien que quelqu’un le dise: la gratuité, ça n’existe pas. Gratuit, cela veut dire deux choses: soit que c’est payé par quelqu’un d’autre, soit que ce sera payé par vous plus tard et plus cher. Le conseiller qui vous accueille « gratuitement » en banque, le « devis gratuit », la « livraison gratuite » seront intégrés dans un prix de vente global que vous payerez plus tard. La « navette municipale gratuite », le « journal gratuit », le « concert gratuit » sont payés par quelqu’un d’autre, le contribuable ici, le publicitaire là. Plus il y a de gratuité plus le prix réel est élevé puisqu’il devra intégrer tous ces cadeaux de dupes. Parfois, il est difficile de savoir qui paye. Pourquoi les réseaux sociaux sont-ils gratuits? Nous sortons là du modèle de la fausse gratuité des services publics ou des services privés. La collection de données qualifiées que nous livrons permet de cibler des publicités ou – comme ils l’ont publié, nous pouvons en parler – de manipuler les foules et de prédire le résultat des élections sans avoir besoin de sondages, ni d’ailleurs de vote. Ayons l’esprit critique, sinon nous finirons écrasés contre un rayonnage de pâte à tartiner à cause d’une promotion sur le Nutella, ce qui a eu lieu récemment. Nous savions que le gratuit pollue les affaires, maintenant nous commençons à voir qu’il est dangereux pour la démocratie. Deux questions devraient toujours se poser en face d’un produit ou un service gratuit: qui paye ? Ou qui va payer?

Mars 2018-Barrières d’entrée

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Savez-vous qui dépense le plus en Recherche et Développement dans le monde ? Vous serez peut-être surpris d’apprendre que c’est Amazon, un marchand en ligne, pour 23 milliards de dollars. Le premier industriel, Volkswagen, n’en dépense que 15. Une représentation classique de l’environnement concurrentiel d’une entreprise s’appelle les 5 forces de Michael Porter. La rivalité entre les acteurs économiques est la convergence de la menace de produits de substitution, de la capacité de négociation des clients et des fournisseurs ainsi que de la menace potentielle de l’arrivée de nouveaux concurrents. Pour empêcher cette arrivée, il faut disposer de barrières d’entrée, généralement constituées de savoir-faire et de capacités d’innovation. Si tout le monde peut faire ce que vous faites avec peu d’investissement, alors, si cela se vend, vous aurez bientôt de nombreux compétiteurs.
Ce qui change avec la nouvelle révolution industrielle, c’est que cette barrière s’effondre. Un jeune entrepreneur, dans son garage, peut avoir toutes les informations, les tutoriaux, l’accès au matériel nécessaire pour concurrencer un grand compte installé confortablement. Ainsi la neobanque N26, dont les fondateurs ne viennent pas du secteur bancaire, a dépassé le million de clients en quelques mois menaçant ainsi la Deutsche Bank.
Ce savoir, source de pouvoir, est accessible partout, de San Francisco au plus petit hameau du Berry. Pour le transformer en argent, il faut de l’ouverture d’esprit et du désir. Pas grand-chose en fait.

Février 2018- La fin des boites

Monter sa boîte, changer de boîte, le mot boîte est un terme aujourd’hui désuet qui désignait, dans la seconde moitié du 20e siècle, une entreprise. Une boîte, cela sert à enfermer quelque chose, à établir une frontière entre le contenant et le contenu. Lorsqu’il s’agit de mettre des produits frais en boîte, il faut y ajouter des conservateurs pour qu’ils ne pourrissent pas. Ainsi les entreprises se sont dotées de structures et de hiérarchies conservatrices. Aujourd’hui, les boîtes sentent le renfermé, l’aigreur, et parfois le fétide. Les nouveaux produits frais, juste sortis des écoles du 21e siècle, telle l’école 42, qui cherchent à s’employer, sont de moins en moins motivés par l’enfermement qui leur est promis, même si les DRH l’habillent sous des mots choisis, des engagements, des incentives (incitation), des filières, des développements personnels, des coachings… Si les startups mal payantes, harassantes, incertaines attirent, ce n’est pas à cause de la cool-attitude et des baby-foot. C’est la tendance de fond du bio, des produits frais, sans conservateur. Le salariat a du plomb dans l’aile. Le mot même vient de salarium : le sel, le premier des conservateurs, qui dessèche et rend aride, tout en donnant du goût à ce qui n’en a pas. Le fonctionnariat et ses agents, évoque-lui les agents de conservation, l’additif E quelque chose. Sans une vraie remise en cause des intentions des entreprises, par l’intrapreneuriat, par la réticulation, par des organisations innovantes telles les ROWE –environnements de travail orientés seulement résultat- les boîtes ne contiendront bientôt plus que des produits périmés.

 

Janvier 2018 – Le comité des déception

Dans les années 1980, le plus grand secret de l’URSS n’était pas militaire, mais économique : le pays était durablement en faillite. Pour précipiter la chute de l’Union soviétique, Reagan créa le comité des déceptions, dont la mission était de montrer la suprématie technologique américaine pour démoraliser les Russes… avec le succès que l’on sait : l’URSS a disparu et la Russie du 21e siècle, c’est le Produit Intérieur Brut (PIB) de l’Espagne avec quatre fois plus d‘habitants. Les soviétiques eurent alors l’impression que les américains pouvaient regarder par dessus leur épaule, être partout, tout anticiper. Aujourd’hui, les grandes majors américaines sont de formidables comités des déceptions pour l’Europe et l’Asie. Exposant leur avance en économie, robotique, intelligence artificielle (IA), ils poussent les investisseurs, y compris publics, à ne pas s’engager dans des projets qui les concurrenceraient. Pour qu’un comité de déception fonctionne, il faut que la cible soit déjà convaincue de son infériorité. Mais doit-on alors se lamenter. La société allemande Linguee vient de terrasser Google Traduction, beaucoup des directeurs IA aux USA sont français et 46% des ingénieurs de la Silicon Valley sont indiens. Que dissimulent donc tant les comités de déception américains ? Alors que les cartes sont en train d’être rebattues par la disponibilité des savoirs et des outils, il ne tient qu’à un fil que 2018 soit l’Annus Mirabilis (l’année des miracles) qui se faisait attendre, pourvu, bien sûr, que les vieux démons du repli sur soi ne soient pas réveillés.

Décembre 2017 – L’industrie du futur antérieur

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Pas une école, pas une université qui ne propose, voire exige, de ses étudiants qu’ils aient une expérience de création d’entreprise. Cela donne lieu parfois à de franches rigolades tant ces projets contraints sont prétextes à éviter un stage loin de ses amours ou, pire, à des viols condamnables des lois de la physique et du bon sens réunies. L’entrepreneur est à la mode, jusqu’au sommet de l’État. Aux siècles derniers, le terme « chevalier d’industrie » désignait un escroc; le mot industrie désignant, du latin, une activité secrète douteuse. Le jeune prometteur du début du XXe siècle se voyait en agent des PTT, d’EDF, de la SNCF ou de la banque vivant heureux de soldes et de salaires assurés. L’entrepreneuriat, c’était pour ceux qui n’avaient pas pu réussir à « intégrer » ces corps. Un second choix presque méprisé. La troisième révolution industrielle, en 1990, a changé l’ordre des choses, très profondément. Elle remet au centre des désirs l’artiste-ingénieur-savant, l’entrepreneur et le mécène, c’est-à-dire le trio gagnant de la Florence de la Renaissance. Dans cette obsolescence généralisée que nous vivons, où les stars du passé palissent, balayées par le web, le cloud, l’IA, la blockchain, il demeure de la responsabilité de chacun de s’assurer de son employabilité future. Personne ne le fera à notre place. Évitons donc, par pitié, d’envoyer des jeunes gens se faire massacrer dans des formations à des métiers dont nous savons qu’ils n’existeront plus dans cinq ans, même pour faire vivre les institutions que nous avons pourtant chéries par le passé. Sinon, ils auront raison de nous en vouloir.

Novembre 2017 – Le gros Tony et le docteur Jean

Lorsqu’il faut embaucher, choisir un dirigeant, un élu, deux tendances s’affrontent. La première consiste à embaucher le plus compétent, quitte à ce qu’il soit malaimable, imprévisible, boive, drague et joue. La seconde consiste à embaucher le plus propre et honnête quitte à ce qu’il n’ait pas inventé l’eau tiède. En gros, la compétence doit-elle primer sur la morale ou la morale sur la compétence? Dans « le cygne noir », le statisticien N.Taleb nous propose de faire passer un test à deux candidats à une élection (bonne idée à retenir au demeurant). Le premier est le gros Tony, un gars sans éducation, plutôt grossier et débrouillard. Le second est le docteur Jean qui exerce son métier honnêtement et consciencieusement. La question est la suivante: « on lance une pièce non truquée et elle retombe 99 fois de suite sur face. Quel sera le prochain résultat? » Docteur Jean donne la bonne réponse: la pièce a une chance sur deux de tomber sur face puisque les tirages sont indépendants. Le gros Tony répond: « pas plus de 1% de chance de tomber sur pile ».Pourquoi? Il s’exclame alors « Hey! Évidemment qu’elle est truquée la pièce! » Dans ces conditions, vous voteriez pour qui? L’un des principaux problèmes de la stratégie vient de ce que l’abondance de méthodes conduit à « faire avec les données du problème ». Cette attitude est favorisée dans les recrutements et petit à petit l’organisation n’est plus capable de mettre en cause des affirmations devenues des croyances. En économie comme dans la vie, remettre en cause les données du problème peut faire la différence entre la survie et la vie.

Octobre 2017 – Un décideur sachant décider

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Un dirigeant d’entreprise, ça prend des décisions. Pour cela, il est tenté de faire appel à des experts, et c’est une excellente idée dans la plupart des cas sans grande importance. Mais dans les cas importants, la liste des Berezina est longue et douloureuse: « Il n’y a aucune raison pour que quiconque veuille un ordinateur chez lui. » par le PDG de DEC en 1977, « Mais qui donc voudrait entendre les acteurs parler! » par l’un des frères Warner en 1943, « Les avions sont des jouets intéressants, mais n’ont aucun intérêt militaire » par le Maréchal Foch. Les travaux de Tetlock, parus en français cette année, montrent – horreur- que pour les sujets inédits les experts en économie se trompent plus souvent que des chimpanzés qui choisissent au hasard. En fait, l’expert en mode sec fait appel à sa mémoire. Il regarde le monde d’hier avec les yeux d’hier. Il ne peut pas imaginer le « problème hors contexte ». Ainsi, j’ai vu un projet rejeté par un expert il y a quelques années. Il consistait à développer une intelligence artificielle capable d’imaginer des applications nouvelles pour des substances. Jugée irréaliste, cette IA maintenant développée et redoutablement efficace est une de nos meilleures ventes de 2017. Ce biais qui fait que les innovations ne viennent que rarement des « gens du métier » vient de notre aversion à l’incertitude. Il y a des solutions pour y parer quand on est un décideur et que l’on tient à son avenir, mais bien peu d’entreprises, et encore moins d’organisations publiques, osent s’y adonner.

Septembre 2017 – Trop chère pub

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Avec des dépenses mondiales annuelles de plus de 530 milliards de dollars, près du double du marché des ventes d’armes, la publicité coûte cher et bénéficie d’une perpétuelle indulgence de la part des consommateurs qui pourtant la payent, aussi sûrement que la TVA, dans le prix des produits qu’ils achètent. Derrière les couleurs acidulées des agences de communication, se dissimule un secret dévoilé en 1978 par R.Girard- un chercheur français qui a essentiellement travaillé aux Etats-unis- dans un livre au titre évocateur: « Choses cachées depuis la fondation du monde ». La publicité fonctionne sur un triangle dont les trois sommets sont la chose désirable que l’on souhaite vendre, le consommateur et le prescripteur (Georges Clooney par exemple, ou n’importe qui passant à la télé). Le consommateur voyant le prescripteur désirer la chose, la voudra aussi. Rien là de bien étonnant que, descendants du singe, nous singions. Ce qui est plus embêtant, c’est que ce triangle est également relié à la violence et à l’inégalité. Nous reconnaissons implicitement que certains ont le droit de posséder la chose désirée et que sous certaines conditions (en payant) nous pouvons aussi l’avoir. Mais si le prescripteur devient un jour illégitime, alors tous voudront accéder à la chose désirée. R.Girard nous explique que c’est le moteur de la violence, engendrée par « une guerre de tous contre tous » dont l’issue se terminera par l’exécution, réelle ou symbolique, d’un bouc émissaire. Nos désirs ne sont donc pas les nôtres, sauf à être capable de résister aux spots en délaissant le verbe avoir pour découvrir les joies du verbe être.

Juin 2017 – L’entreprise et les extraterrestres

Luc E. Brunet
Président de R&D Mediation (*), Bourges et chercheur associé à l’Université Clermont-Auvergne.

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Les entreprises établies ont souvent bien du mal à innover. À tel point que de nouveaux entrants, des « pas du métier », les dépassent en quelques mois sans qu’elles n’aient rien vu venir. Cette « smart-ringardisation » a déjà touché bien des grandes duchesses, de la NASA (par spaceX) aux constructeurs automobiles (par Tesla). Pourquoi ?
Marion Keech est une ménagère de Chicago. Elle entre en contact par « écriture automatique » avec un extraterrestre de la planète Clarion qui lui dit que la Terre sera submergée le 21 décembre 1954 à minuit, mais qu’un vaisseau spatial viendra la sauver elle et ses adeptes. Jusque là, tout est normal. Tout ce petit groupe va s’investir, travailler, réciter des prières, mais, à la date dite, rien ne se passe. Il va alors déclarer que c’est grâce à son action que le monde a été sauvé. Le groupe avait été infiltré par des chercheurs qui inventeront le terme « dissonance cognitive » pour désigner cela : lorsqu’on a travaillé et souffert sur un projet, il est impossible de le remettre en cause. Horreur ! Cela voudrait dire que les efforts auraient été vains. Ainsi les entreprises qui ont peiné longuement à développer leurs produits ne peuvent pas supporter l’idée qu’une nouvelle technologie ringardise la leur et ne l’adopteront pas. Outil facile du bizutage, des sectes, des concours de la fonction publique ou d’écoles d’ingénieur, mais aussi de certains managers peu scrupuleux, la dissonance cognitive est aussi efficace que mortelle en temps de changement. La « vérité qui dérange » est toujours moins sympa que le « mensonge qui arrange ».

Mai 2017 – Intuition mode d’emploi

Luc E. Brunet
Président de R&D Mediation (*), Bourges et chercheur associé à l’Université Clermont-Auvergne.

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Depuis quelques années, avec les progrès des neurosciences, de l’IRM et du calcul, les scientifiques poussent chaque jour un peu plus la psychologie et la psychanalyse dans la catégorie « pseudosciences » de Wikipedia, aux côtés de la graphologie et autres bêtises. Si tout n’est pas faux dans ces sciences humaines, des pans entiers s’effondrent : pas de cerveau droit ou gauche, pas de profil de personnalité fixe, pas de responsabilité des parents dans l’autisme, pas le moindre intérêt du brainstorming, pas de meilleures performances dans la collaboration. Adieu théories et honoraires. Dans ce grand strip-tease neuronal, l’intuition vient de passer au scanner et, surprise !, elle existe. Mais pas comme on le croyait. En fait elle est constituée d’expertise et de mémoire émotionnelle : sans culture, pas d’intuition. Je vous propose de continuer à lire : Norte cerveau ne fonntionce pas cmome on croit, bien logiqeemunt..En fiat, quand on lit un txete, il regarde la piemrère et la dirneère letrte de chuqae mot, pius, toutes les artues lettres en varc. Il reconstiute le mot à partir de cette irpmession. Bien que les lettres de ce texte soient mélangées, vous pouvez le lire à la même vitesse qu’un texte bien orthographié. Ce superpouvoir vous est donné par votre expertise de la langue. Si vous essayez dans une langue pour laquelle votre vocabulaire est réduit, vous aurez plus de mal. La conséquence, c’est qu’en multipliant les réunions entre incompétents on n’aura jamais l’intuition d’une solution à un problème, mais aussi que sans émotion on n’en trouvera pas non plus.

Avril 2017 – Toxic innovation : le culte du cargo

Luc E. Brunet
Président de R&D Mediation (*), Bourges et chercheur associé à l’Université Clermont-Auvergne.

« Je sais moi des sorciers qui invoquent les jets ». Ainsi débute une chanson de Serge Gainsbourg intitulée « Cargo Culte ». Elle se réfère aux pratiques religieuses des îles Salomon pendant la Seconde Guerre mondiale. Les habitants, voyant qu’après avoir utilisé un micro dans une cabine radio l’opérateur obtenait des livraisons par avion-cargo, se sont mis à fabriquer de fausses installations radio, de faux micros, en espérant que cela marche aussi pour eux. Certains de ces cultes subsistent encore aux Vanuatu (culte de John Frum). Ce « culte » a été théorisé dans de nombreux domaines, et frappe même les chercheurs comme le célèbre physicien R.Feynman le dénonça dans un non moins célèbre discours. C’est un biais cognitif qui fait qu’en l’absence de culture et de savoir, on prend quelque chose qui marche ailleurs et on le colle chez soi dans l’espoir que cela y marche aussi. L’informaticien copiant un bout de programme dans le sien en ne le comprenant pas, ou l’élu local implantant une infrastructure dans l’espoir qu’elle produise des effets observés ailleurs, ou encore le créateur d’entreprise réinventant un modèle à peine décliné d’une autre entreprise, en sont les victimes et les promoteurs. L’erreur, c’est d’imaginer que l’outil engendre la culture, et que l’on peut se dispenser de comprendre si on peut se le payer. Il y a une raison pour laquelle l’innovation (réelle), la recherche sont promues par l’Europe et les États. Il ne suffit pas de « copier-coller » sans comprendre. Expérimentons, vérifions, analysons. Les solutions toutes faites sont rarement les meilleures.

Mars 2017 – Le temps des incunables

Luc E. Brunet
Président de R&D Mediation (*), Bourges et chercheur associé à l’Université Clermont-Auvergne.

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En 1454, la première bible – dite B42 – est imprimée par Gutenberg à 180 exemplaires. Par convention, on appelle la période qui s’étend alors jusqu’au 1er janvier 1501 la période des « incunables ». Les incunables sont des ouvrages imprimés dans lesquelles les moines copistes, qui occupaient jusqu’alors le marché de la production de manuscrits, prennent des livres et font des compléments à la main. En réalité, et de plus en plus avec le temps, ils colorient dans les marges. Il faudra environ 50 ans pour que l’innovation de rupture qu’est l’imprimerie les éjecte doucement, mais fermement du marché et que le scriptorium disparaisse au profit de l’université. Si on considère que l’invention du web -en fait du lien hypertexte par Tim Berners-Lee au CERN- en 1990, ou celle du mail par Raymond Samuel Tolinson en 1971, marque le début de l’innovation de rupture que nous vivons, il ne reste plus, aux institutions incunables, que 5 à 20 ans avant de s’être complètement éteintes. Michel Serre les appelle les « étoiles mortes » car, comme les astronomes nous l’apprennent, nous percevons encore leur lumière alors qu’elles n’existent plus depuis longtemps. Dans 300 ans, les historiens nommeront peut-être « Renaissance 2.0 » la période formidable dans laquelle nous vivons, l’époque de la transformation numérique et sociale, l’arrivée des IA et de nouvelles formes d’organisation. Bourges ne manqua pas, gràce à l’entrepreneur éclairé que fût Jacques Cœur, la première Renaissance. Qu’en sera-t-il de la seconde ? Ce que l’on sait c’est qu’il ne faut rien attendre des « étoiles mortes » qui colorient actuellement dans les marges, mais bien s’intéresser aux initiatives des entrepreneurs et des entreprenants.

Février 2017 – Un nouveau gamin dans la ville

Luc E. Brunet
Président de R&D Mediation (*), Bourges et chercheur associé à l’Université Clermont-Auvergne.

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PARO est un bébé phoque artificiel, un robot émotionnel capable d’interagir, de réagir, d’échanger, de câliner, de rassurer, de réconforter des malades d’Alzheimer. C’est une intelligence artificielle que l’on qualifie de « faible », très faible même. Elle n’a pas conscience d’elle-même, mais certains patients pleurent quand il faut bien la mettre à recharger. Les 3000 PAROs illuminent le quotidien de nombreuses maisons de retraite. Les IA ne sont pas de la science-fiction. Elles sont déjà là: le professeur Goel a huit assistants professeurs qui répondent aux 40000 messages, toujours plus nombreux, des étudiants sur le forum de l’université. Il a embauché l’an dernier en janvier une nouvelle assistante nommée Jill Watson. Très appréciée par les étudiants pour sa compétence et sa disponibilité, aucun d’entre eux n’a deviné, en avril, que Jill Watson n’était pas humaine. Il y a un nouveau gamin dans la ville – a new kid in town. Les intelligences artificielles écrivent des articles de journaux plébiscités par les lecteurs, enseignent et probablement répondent déjà, sans que vous le sachiez, aux questions que vous posez aux services après-vente ou aux supports techniques. Et c’est une bonne nouvelle. Vos petits-enfants rencontreront selon toute probabilité des intelligences artificielles « fortes », dotées d’une personnalité, dès 2035. Cela promet des discussions et des coopérations intéressantes. Isaac Lidsky pointait dans une de ses conférences que notre cerveau compensait l’incertitude en imaginant l’horreur. La première réaction à nos futures relations avec les IA, inconnues, fut donc l’horreur, de HAL9000 à Terminator. Il n’y a pourtant aucune raison de les soupçonner mauvaises, si ce n’est à prêter à ces enfants artificiels notre propre méchanceté en héritage.

Février 2017 – La bulle start-up va exploser

Luc E. Brunet
Président de R&D Mediation (*), Bourges et chercheur associé à l’Université Clermont-Auvergne.

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Une start-up est une entreprise nouvelle, à forte croissance, innovante. Les GAFA (Google-Amazon-Facebook-Apple) en sont ou en furent. Elles font rêver les investisseurs, les élus, et les spéculateurs. Au début des années 2000, une bulle spéculative explosa et des PEA entiers disparurent avec la faillite des premières start-ups du numérique.
Peter Thiel cultive la discorde avec art. Ce primo-investisseur de Facebook et PayPal, désormais multimilliardaire, est en désaccord avec la bien-pensance consensuelle qui partout règne. Il oppose deux types d’entreprises : les « originales » et les « copies ». Les originales fabriquent des produits nécessitant des compétences uniques, des technologies de rupture, de la recherche (R&D). Leur produit n’était pas imaginable avant, et incompréhensible par la plupart des gens. Les « copies » déclinent des modèles existants, font de l’innovation « pour l’animation »: nième réseau social, nième plateforme web, nième service « sympa et cool ». Les premières cultivent le secret, les secondes l’ouverture. On peut très bien gagner de l’argent en n’étant pas innovant. Mais, selon Thiel, c’est le développement futur que les investisseurs doivent considérer.
Des start-ups telles HEMARINA, qui fait du sang artificiel à partir du métabolisme de vers marins semblent bien à l’abri de l’explosion d’une bulle. Un concurrent devrait dépenser des fortunes en R&D pour la rejoindre. Certes, ce n’est pas très « sexy », mais pour investir, qui ne s’intéresse pas au fond, perdra ses fonds.

Janvier 2017 – Blockchain entre or et soufre
Luc E. Brunet

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Savez-vous que nous avons sur notre territoire, à Vierzon, un des leaders mondiaux des porte-monnaie sécurisés bitcoin (Ledger Wallet) ?
Imaginons quelques généraux byzantins s’apprêtant à donner un assaut décisif contre un ennemi implacable. Ils se coordonnent via des messagers circulant entre leurs campements. Mais il y a des traitres parmi eux, comment les neutraliser? Étudiée en détail en 1982, la solution montre qu’il faut au moins les deux tiers de généraux honnêtes pour que les traitres soient sans effet.
Blockchain (ou chaine de blocs) est la technologie qui résout ce problème dans presque tous les cas. Elle permet d’établir des contrats. Chaque jour, nous établissons sans le savoir des contrats. La boulangère s’engage à vendre du pain de qualité contre engagement à être payée. C’est un contrat, garanti par une banque centrale, émettrice de la monnaie et tierce personne qui assure que la transaction a eu lieu dans les règles. Blockchain permet de garantir le contrat sans intervention de ce tiers de confiance actuellement nécessaire. Cette garantie de régularité dans l’exécution d’un contrat ou d’un paiement se fait par l’entremise de tous les participants à la chaine de blocs, qui est publiquement visible de tous, et donc infalsifiable. Si les banques sont souvent citées comme les premières à pouvoir être frappées d’obsolescence par blockchain, il en va de même des notaires, des comptables, des assureurs. Vous comprendrez donc que l’inventeur de cette technologie, qui ne date que de 2010, se cache sous le pseudonyme doucement exotique de Satoshi Nakamoto. Étrange époque, où une rupture technologique majeure se produit en moins de cinq ans. Mais accrochez-vous, cela va encore changer !

 

(*)https://www.rd-mediation.fr

 

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