Dirigeant qui lit, dirigeant qui pleure

Jessica Mah montre que les PDG américains qui réussissent lisent entre quatre et cinq livres par mois. Elle en fait une condition du succès. Mais pourquoi lire, quand il y a la télé, YouTube, les conférences TED? Voici de quoi vous convaincre définitivement de lire si vous dirigez une entreprise.

Jessica Mah (image Wikipedia)

Jessica Mah est connue pour avoir su identifier les failles dans le business model initial de son entreprise et avoir pu effectuer un pivot lui permettant de la transformer en succès financier. Pourquoi défend-elle la lecture? Tout d’abord lire augmente la connectivité neuronale [1]. Tous les dirigeants savent qu’entretenir son corps, sa santé est vital, car bien souvent la santé de l’entreprise y est fortement liée. Il en va de même pour le cerveau et lire, contrairement à la passivité engendrée par le spectacle visuel, permet de faire cela.

Ensuite, la lecture permet de renforcer deux éléments essentiels à la créativité: outre bien sûr les précieuses informations qui se trouvent dans les textes, l’intelligence émotionnelle [2] et l’empathie [3] sont renforcées. Ces deux éléments sont les moteurs du principal outil de travail du dirigeant: l’intuition[4], dont on connait maintenant mieux le fonctionnement grâce aux neurosciences cognitives.

Cerise sur un gâteau déjà appétissant, la lecture augmente la capacité à gérer l’ambiguïté[5]. Bref, nous ne sommes pas ici dans le flou des sciences humaines: lire est bon pour des raisons scientifiquement établies.

 

Mais il y a aussi d’autres raisons: Ceux qui ne lisent pas du tout ne se rendent pas compte combien ils sont doucement ennuyeux à déjeuner. Une conversation est un échange. Il faut amener sur la table des choses spécialement sélectionnées pour l’autre. On ne peut pas seulement être dans une attitude de consommation des informations et des idées lues et apportées par les autres convives. Il faut venir avec son propre stock, à moins de compter sur l’affection que l’on vous porte pour continuer a être invité, ou à moins de trouver des convives qui se contentent d’échanger sur les derniers scores sportifs, par ailleurs publiés.

 

Les non-lecteurs

Ceci étant écrit (et non pas dit), pourquoi bien trop de dirigeants ne lisent pas. Du côté de l’offre de lecture, il faut bien dire qu’il y a des raisons. D’une part l’essentiel du matériau lisible est en anglais. S’il faut attendre la traduction, cela veut dire que l’on est en retard sur les idées du moment.D’autre part, les auteurs, poussés en cela par les éditeurs, sont tentés de livrer des ouvrages présentant deux caractéristiques irritantes. D’abord, ils sont longs. Comme il faut bien ses deux cent pages, la tentation de diluer est irrésistible, ce qui est utile pour des livres en papier pour lesquels les coûts de production ne sont que marginalement à la page, mais ne se justifie pas pour le numérique. Même des livres que je trouve par ailleurs bons, peuvent se résumer en deux ou trois pages sans perdre grand-chose du contenu. Ensuite, il y a un goût à produire des collections d’exemples, de business cases et autres parangons qui conduisent à l’absurde à demander à un dirigeant de PME à se comparer à Google. Bel exemple, certes cela rallonge, mais est-ce bien utile et utilisable?

Ces deux points montrent une incapacité des éditeurs à apprécier les synthèses ou les oeuvres synthétiques et des auteurs à montrer de la retenue en organisant leurs idées dans le fameux et classique schéma thèse/antithèse/synthèse (auquel s’ajoute foutaise pour beaucoup d’ouvrages de management). Le savoir, ce n’est pas au poids que cela se mesure. Comme par ailleurs peu de gens publient des notes de lectures, il faut se lire deux cent pages pour en tirer deux ou trois idées, rarement plus. Si les éditeurs ne rendent pas leurs produits plus engageants, ils en tireront de moins en moins de revenus (il faut dire que pour la plupart des non-fictions, un tirage à cinq cent exemplaires et un succès, à mille, on est dans l’exploit).

Lorsque les deux « qu’est-ce qui nous arrive? » et « qu’est-ce qui arrive à l’Europe?« , sur une idée de Marc Halevy, aux Editions Laurence Massaro, ont été publiés, ils répondaient sans doute inconsciemment à cela puisqu’il s’agit d’un ensemble de synthèses originales sur un sujet complexe.

 

Comment lire?

Vous êtes convaincu de la nécessité de reprendre l’entraînement? Plusieurs solutions simples s’offrent à vous. La plus simple, c’est d’avoir un ami (ou un consultant) qui lit à votre place et vous passera un coup de fil ou vous enverra un mémo si vous manquez quelque chose de vital pour votre business. C’est un peu comme avoir un chauffeur, cela ne dispense toutefois pas de savoir conduire. Voici quelques pistes:

  • Contrairement à une opinion répandue, il n’est pas nécessaire de lire utile. Lisez ce qui vous plait et cela sera parfait pour vos connexions neuronales;
  • L’expérience doit rester agréable. Il est donc bien mieux de lire deux ou trois pages par jour que de se prendre un pavé de management pour les vacances. Un pavé cela fait toujours un peu mal. Vous avez quelque chose de fantastique: la “page au hasard de Wikipedia”. En cliquant dessus, une nouvelle page s’affiche. Souvent peu probant au début, il est rare qu’après quatre ou cinq clicks on ne trouve pas quelque chose d’intéressant à lire;
  • Achetez vous une liseuse. J’entends les cris d’effroi des “vrais” lecteurs. Le papier, son bruit, son odeur… si vous y tenez vraiment attachez un morceau de papier avec un scotch derrière votre Kindle. La liseuse vous permettra d’envoyer depuis votre poste ce que vous lirez plus tard (page, articles…). Avec des résolutions d’écran de 300 points par pouce, des encres électroniques ne nécessitant pas de rétroéclairage, l’accès en permanence à un dictionnaire et à la prise de notes et de surlignement, il n’y a aucune raison de ne pas s’y habituer.

 

Alors dirigeant qui lit ou dirigeant qui pleure? Allez, No excuse.

Bonus

Les boutons ci-dessous utilisent le langage d’interrogation des ontologies Wikipedia pour vous proposer un article à lire dans différents domaines.

 

 

[1] G. S. Berns, K. Blaine, M. J. Prietula, and B. E. Pye, “Short- and Long-Term Effects of a Novel on Connectivity in the Brain,” Brain Connect., vol. 3, no. 6, pp. 590–600, Aug. 2013.

[2] D. C. Kidd and E. Castano, “Reading Literary Fiction Improves Theory of Mind,” Science, vol. 342, no. 6156, pp. 377–380, Oct. 2013.

[3] R. A. Mar, K. Oatley, and J. B. Peterson, “Exploring the link between reading fiction and empathy: Ruling out individual differences and examining outcomes,” Communications, vol. 34, no. 4, pp. 407–428, 2009.

[4] X. Wan et al., “Developing Intuition: Neural Correlates of Cognitive-Skill Learning in Caudate Nucleus,” J. Neurosci., vol. 32, no. 48, pp. 17492–17501, Nov. 2012.

[5] M. Djikic, K. Oatley, and M. C. Moldoveanu, “Opening the Closed Mind: The Effect of Exposure to Literature on the Need for Closure,” Creat. Res. J., vol. 25, no. 2, pp. 149–154, Apr. 2013.

 

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