L’innovation dans la tempête: La métachimie

« La Tempête » de Shakespeare est l’une des pièces ayant donné lieu au plus grand nombre d’interprétations tant son contenu est riche et profond. Que nous dit-elle sur le destin de l’innovateur et sur la gestion de l’incertitudes des projets innovants?

Le magicien Prospero, ancien duc de Milan renversé par un coup d’État, a été exilé sur une île avec sa fille Miranda. Douze ans plus tard, il a réussi à libérer Ariel, esprit de la Nature et de la vie, et à contrôler Caliban, démon de la terre et de la violence, dont il a fait ses serviteurs. Voilà que passent ses ennemis en bateau, au large. Par magie, il va les faire échouer sur son île, mais finalement abandonnera sa vengeance et brisera son bâton magique.

Ainsi, s’engager dans un projet innovant, c’est bien souvent accepter que ce que l’on a mis des années à acquérir ne sert plus à rien. Dans ce patrimoine à abandonner, il y a des savoirs, des connaissances, des savoir-faire, mais aussi des relations, des réflexes, des privilèges, de la légitimité, de l’expertise. Tout cela doit largement finir au panier pour lancer une nouvelle aventure, et cela peut être désagréable à admettre. Même si le projet innovant côtoie en bien des points votre métier précédent, vous sous-estimez sans aucun doute à quel point il en diffère.

Prospero a fait plusieurs fois l’expérience que feront également plusieurs fois les innovateurs. Arrivé dans son île, ses savoirs politiques et administratifs ne lui servent plus à rien. Il doit faire le deuil de leur exercice pour se lancer dans la magie et survivre à Caliban. Victorieux, sa magie ne lui servira désormais plus à rien et il devra exercer ses talents de survivaliste pour exister dans son île et y élever sa fille. À l’arrivée des félons, il devra oublier cela pour redevenir magicien, puis abandonner tout ce qu’il a appris dans l’île pour reprendre son rang.

Ces revirements chaotiques, que beaucoup jugent inconfortables, sont la caractéristique même du comportement d’un système complexe. Aucun plan ne marche. Aucun plan n’est même possible puisque nous sommes dans une situation d’incertitude.  Au bout de quelques étapes du processus expérimental d’innovation, il vous faudra renoncer à toute discussion avec la plupart des RH ou chasseurs de têtes. Vous deviendrez ce qu’ils appellent un « profil atypique », c’est à dire exactement ce qu’il faut pour évoluer dans le monde complexe de la troisième révolution industrielle, et exactement ce qu’il ne faut pas pour évoluer dans l’univers de la seconde, dans lequel les mêmes causes produisent les mêmes effets, dans une approche mécaniste largement infructueuse commercialement aujourd’hui. Changer de jobs, de projets, d’avenir, c’est aussi oublier certains circuits d’emploi dont, rassurez-vous, vous allez rapidement sentir l’odeur de moisi et de renfermé. Et le terme « plan de carrière » sortira de votre dictionnaire, remplacé par des expériences.

Pour Prospero, ses savoir-faire, mais surtout sa capacité à les translater dans d’autres contextes que ceux où ils ont été acquis, sont toujours présents. Ils constituent les éléments d’une Culture qui peuvent bien être utilisés, mélangés à d’autres, pour faire merveille dans un environnement inconnu et forcément hostile au début.

La seconde révolution industrielle fût le royaume de la physique.La physique cherche des lois, toujours trop simples, pour décrire des phénomènes complexes. Elle traite le complexe par la complication et s’émerveille quand, après moult simplifications et « en considérant que », une loi finit par coller à la réalité. Dans un livre de thermodynamique d’un ponte du CEA, il y avait une page qui faisait un excellent poster à mettre dans son bureau. On y lisait : « le rapport entre le calcul et l’expérience n’excédant pas 2, on considèrera le problème résolu ». Ainsi le physicien, l’ingénieur ancien modèle, sursimplifie. Une fameuse boutade porte sur l’étude de la consommation de nourriture des vaches. La réponse du physicien à l’étude du problème commence par « prenons une vache cubique ». Toute notre industrie est fondée sur ces simplifications. Toutes, sauf la chimie.

Le chimiste sait, il l’apprend très vite à ses dépens, que les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets, et que ces effets rétroagissent sur les causes. Il sait qu’il y a de nombreuses variables cachées et que le fondement même de son métier, la mécanique quantique, est basé sur l’incertitude (d’Heisenberg, probabilité d’existence, densité de probabilité…). Pour travailler quand même, le chimiste fait des expériences. L’expérimentation lève l’incertitude. La stratégie cède la place à l’anticipation et l’intuition.

Nous avons tous un gros effort à faire, surtout en France, pour abandonner le dogme mécaniste. Descartes avait tort, Spinoza avait raison, nous le savons maintenant.

Laissons donc la métaphysique à la seconde révolution industrielle, et développons la métachimie.

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