Recension du livre de P.Silberzahn “Bienvenue en incertitude”

P.Silberzahn nous livre un ouvrage fort intéressant et politiquement très incorrect sur une rupture de société majeure qui nous mènerait d’un monde dominé par le cartésianisme et la rationalité (en un mot la mécanique) à un monde qui relèverait de la complexité (en un mot de la biologie).
Le livre, très dense, contient d’excellentes citations, pour la plupart ravageuses pour le mainstream du management, du marketing, de la stratégie et de la prospective.


La première partie expose les raisons de ce changement de paradigme, puis quelques solutions sont esquissées, mais n’attendez pas de recettes faciles. Dans cette seconde recension, après celle de l’ouvrage de P.Thiel, je voudrais étendre la réflexion à un contexte d’histoire de l’évolution des idées. Comme beaucoup de livres de management ou d’économie, celui-ci fourmille d’exemples, de cas d’écoles, très utiles sans doute à l’auteur pour ses cours. Au-delà de ceux-ci, nous pouvons toutefois replacer la problématique de l’incertitude en occident dans un cadre plus global, car le management et l’économie ne sont pas les domaines plus impactés par la prise de conscience de l’échec du mécanisme.

La tendance actuelle est à exécuter Descartes. Les livres de Marc Halévy[1] sur la complexité traitent abondamment de ce sujet. L’idée est que nous avons rêvé l’univers comme s’il avait été un automate, pour lequel une cause produirait un effet. C’est le monde de la gestion des risques. Or, depuis Prigogyne[2], nous savons que bien peu de systèmes relèvent de cette mécanique, mais qu’ils sont plutôt comme les organismes biologiques, sujets à des synergies, à des rétroactions, à des dynamiques, à des attracteurs, au chaos. Pour résumer : Descartes avait tort, Spinoza avait raison (L’auteur cite ici plutôt Montaigne).
Cette fausse route conduit à l’échec de nombreuses entreprises, or l’incertitude et sa prise en compte ne sont absolument pas choses nouvelles dans le domaine de la littérature, de la philosophie et de la spiritualité. P.Silberzahn met en évidence une notion clef pour évoluer dans un monde incertain : la culture, mais n’en propose pas ici- peut-être dans un prochain livre- la mise en oeuvre dans un contexte opérationnel de management et de conduite des affaires.

Pourquoi la culture? Parce qu’on peut penser qu’elle peut être un antidote à la croyance, présentée à juste titre comme une source majeure d’échec des organisations et des projets (Nokia ne croit pas au smartphone, Warner au cinéma parlant, les experts à internet, les constructeurs automobile à la voiture électrique… la liste est infinie et n’est pas terminée). La citation la plus croustillante étant celle de Paul Krugman, futur Prix Nobel d’économie, qui déclare en 1998: « D’ici à 2005 environ, il deviendra clair que l’impact d’Internet sur l’économie n’aura pas été plus grand que celui du fax. »
Cette problématique de la croyance et de la conviction comme vecteur d’échec est déjà pointée il y a plus d’un siècle par Le Bon[3], le grand anticipateur -quant à lui jamais cru- des guerres mondiales. P.Silberzahn tire à boulets rouge sur les experts qui, pour reprendre une expression présidentielle, regardent le monde d’hier avec les yeux d’hier.

Le livre est excellent, mais quoi faire sans verser dans le nihilisme et le fatalisme? Le précédent ouvrage de P.Silberzahn portait le titre de Cassandre, cette voyante perspicace que nul ne croyait jamais. Silberzahn déconstruit l’expertise, la prospective, la prévision les ramenant au statut de lecture de l’avenir dans les entrailles de poulet (citation de Galbraith: « La seule fonction de la prévision économique est de rendre l’astrologie respectable. » ). C’est juste, c’est intelligent, mais comme Cassandre, il ne sera pas cru. Le livre laisse quand même largement les pauvres opérateurs du quotidien que nous sommes dans le désarroi.

Il y a pourtant dans d’autres littératures quelques pistes de réflexions sur l’action dans un monde incertain :

  • D’un point de vue rationnel, si l’avenir est incertain il n’est pas insensible au temps long. Quand le Laboratoire Européen d’Anticipation Politique anticipe la crise de 2008 sur la base d’un indicateur monétaire non publié, il réalise une prévision inattendue, mais vraie. Il a publié sa méthode[4][5] qui part d’une vérité profonde : les sociétés, les marchés, sont des paquebots lourds qui changent lentement de directions, et cela toutes les entreprises innovantes qui essayent de vendre leurs produits vous le conformeront. Ces « tendances de fond » s’exercent sur le temps long et l’incertitude est liée à des événements qui quant à eux sont imprévisibles, mais qui arriveront forcément. La tendance de fond « endettement occidental » existe depuis des dizaines d’années. La crise de 2008 est déclenchée par une enquête, elle aurait pu surgir plus tard ou plus tôt, mais cela ne change rien. Cette méthode est assez puissante pour être appliquée à de nombreux domaines[6][7].
  • D’un point de vue spirituel, toute l’humanité vit dans l’incertitude, mais les philosophies asiatiques en ont poussé l’analyse dans un raffinement extrême notamment par le Taoïsme (notion de Wu Wei : le non agir) et l’Hindouisme (notion d’action sans attendre les fruits de l’action du Bhagavad Gita). Dans un cas comme dans l’autre, il est difficile de résumer ici les implications de ces points de vue, mais l’action y est centrale, pour peu qu’elle soit conforme à l’évolution de l’univers dans lequel elle prend place. Il s’agit donc bien d’agir, mais de le faire en exploitant et en comprenant les tendances de fond qui parcourent l’environnement. Il ne s’agit pas de répondre à l’incertitude par la croyance, solution de facilité potentiellement dangereuse (Nokia,Kodak, FED,…en sont autant d’exemples)

Pour résumer, l’approche par la culture proposée par l’auteur doit sans doute être adjointe à un développement de l’action. Si l’avenir est incertain, c’est par l’action que l’on peut en faire ce que l’on veut.

Il reste à penser un vrai cadre opérationnel de développement culturel et de mise en action pour des managers et des dirigeants, en s’éloignant un peu plus que ne le fait P.Silberzahn des métaphores militaires ou espionnes (ce qui est toujours mieux que les tristes métaphores sportives si largement servies par les stages de management).

« Bienvenue en Incertitude » est un excellent livre, qui massacre parfaitement les croyances traditionnelles du management, du marketing et du business, sans toutefois porter l’estocade. Pourtant dans la « destruction créatrice » si chère à l’auteur, il y a aussi destruction.

 

Références complémentaires

Aux éditions Natura Rerum (format Kindle et papier)

[1] M. Halévy, Un univers complexe: l’autre regard sur le monde. Escalquens: Oxus, 2011.
[2] G. Nicolis, I. Prigogine, and P. Carruthers, “Exploring Complexity: An Introduction,” Phys. Today, vol. 43, p. 96+, 1990.
[3] Le bon,Gustave, “Opinions et croyances.”
[4] M.-H. Caillol, “Political anticipation: observing and understanding global socio-economic trends with a view to guide the decision-making processes,” Int. J. Gen. Syst., vol. 41, no. 1, pp. 77–90, Jan. 2012.
[5] M.-H. Caillol, F. Biancheri, and L. européen d’anticipation politique, Manuel d’anticipation politique. Anticipolis éd., 2010.
[6] M. Halévy et al., Qu’est-ce qui nous arrive. Editions Laurence Massaro, 2016.
[7] J. Naisbitt, Megatrends: ten new directions transforming our lives. New York: Warner Books, 1984.

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