Smart zombification: le triste destin des étoiles mortes

Michel Serres évoquait dans ses écrits comment les institutions du siècle dernier étaient comme ces étoiles mortes dont on perçoit encore la lumière parce qu’elles sont lointaines, mais dont les astrophysiciens nous disent qu’elles sont mortes depuis longtemps. Dans une précédente analyse nous avions pris en compte le processus de smart ringardisation qui guette certaines entreprises privées, telles les banques. Nous allons maintenant nous intéresser à ce processus dans le secteur public.

Le processus de smart-ringardisation concerne les entreprises privées installées et sûres d’elles, telles par exemple les banques ou les industries spatiales, qui se font dépasser en quelques mois par des nouvelles entreprises, généralement fondées par des gens qui ne sont pas du secteur (par exemple la banque de détail par N26). La sanction pour les entreprises privées, c’est d’abord des difficultés financières (par exemple à la Société Générale contrainte à réduire le nombre de postes et à fermer des agences) puis sans doute à terme à une forme de faillite. Dans le secteur public, il n’en va pas de même. Par nature immortelles, ces institutions continuent à avoir une raison sociale tout en n’existant plus ni en termes culturels ni en termes économiques.

Les premières à avoir été touchées furent sans doute les Chambres de Commerce et d’Industrie (CCI), pourvoyeurs d’informations à l’ère pré internet, ou de formulaires avant la transformation numérique de l’État. Elles sont aujourd’hui avantageusement remplacées par de multiples sites et forums collaboratifs. Si vous participez à leurs manifestations, vous y verrez souvent les mêmes entreprises en quête de subventions, de celles qui ont oublié que le premier financeur des entreprises, c’est le client.

Mais cet exemple est peu connu. Prenons le cas des universités, et principalement de celles qui n’ont pas un rayonnement international, ne sont pas classées par le Shanghai Rating, n’ont jamais vu l’ombre d’un prix Nobel. Les universités ont subi un double processus de smart ringardisation:

  • Dans leur activité de Recherche, certains domaines ont été complètement dépassés par la recherche privée, largement confidentielle et fort peu collaborative: la robotique (un chercheur du public pleurera à chaque vidéo chichement publiée par Boston Robotics), l’intelligence artificielle (il pleurera là sur deepL, IBM Watson et Deep Mind), ou la génomique (les sanglots porteront alors sur 23andme). Dans le domaine de l’IA, la partie est jouée dans la mesure où quels que soient les efforts que feront les chercheurs du public, ils n’auront jamais accès aux données nécessaires pour les entrainer.
  • Dans leur activité d’enseignement, le secteur public est dépassé depuis longtemps par les écoles privées dans le domaine de l’économie (INSEAD) mais aussi maintenant dans les domaines des sciences (Ecole 42) qui se moquent bien des titres validés par l’État et des chapeaux carrés.

Dans le cas des institutions publiques immortelles, il n’est pas là question de faillite, mais de zombification. Plusieurs raisons à cela. Moins financées, elles cherchent à embaucher à bas prix. Dans certains domaines, par exemple en IA, on parle de salaires de plusieurs centaines de milliers d’euros offerts par le secteur privé aux meilleurs data scientists. Il est évident que ceux qui se retrouvent à 2000 €/mois dans le public ne peuvent y être que pour trois raisons: soit ils ont la vocation des esprits purs (cela existe), soit ils ont une haine profonde de l’entreprise (cela existe encore), soit ils sont nuls (cela existe vraiment). La seconde est liée à la clientèle. Les entreprises qui se rapprochent des universités (ou des CCI d’ailleurs) doivent passer par une lenteur administrative, des services juridiques soviétiques, une hiérarchie lente et susceptible. Dans un projet de recherche, il m’est même une fois arrivé que le représentant de l’industriel finisse par mourir de vieillesse avant que le contrat ne soit signé par l’université. Pour des sujets de recherche stratégiques, ce n’est absolument pas possible. Dans ces conditions, les entreprises qui cherchent des cofinancements et des prestations publiques low cost le font surtout parce qu’elles n’ont pas assez de fonds propres pour s’autofinancer.

D’où l’émergence des sociétés de recherche sous contrat, des contrats transnationaux (il est par exemple bien plus facile de travailler avec les universités belges, allemandes ou britanniques), ou de l’outsourcing de R&D (tel StartupResearch).

Un chercheur mentionnait qu’avec la médecine moderne on ne savait plus vraiment à quel moment on était mort. Il en va de même avec les structures publiques ou parapubliques (associations, universités, chambres, agences, GIP…) qui existent pendant longtemps sans qu’on ne sache vraiment ce qu’elles peuvent faire pour construire l’avenir du pays.

A R&D Médiation, nous ne faisons pas de politique. Mais si nous devions donner un conseil à ces entités victimes de smart zombification, ce serait d’être moins pour gagner plus. Et, pour certaines d’entre elles, d’adopter les bonnes pratiques de management et d’appliquer le droit du travail (par exemple en évitant de licencier des « intermittents de la recherche » en juillet pour les rembaucher en septembre, ce qu’aucune entreprise ne se permettrait de faire).

Bref de regagner rapidement le XXIe siècle.

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