Le comité des déceptions

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Dans les années 1980, le plus grand secret de l’Union soviétique n’était pas militaire. Il était celui de la mauvaise santé économique du pays. Mais cette faillite lente ne convenait pas aux faucons de Reagan, qui créèrent alors un « comité des opérations de déception » destiné à démoraliser l’ennemi en lui exposant une suprématie technologique qui lui était inaccessible. C’est ce que font aujourd’hui les grandes entreprises américaines vis-à-vis de l’Europe et de l’Asie, avec quelques bons gros râteaux que nous allons explorer maintenant.

Les bonnes recettes finissant dans les livres de cuisine, le comité de déception ne pouvait pas voir été oublié des stratèges américains. D’abord, il faut bien tordre le cou à une idée humaniste : c’est bien la technologie qui fait le succès des civilisations. Sénèque disait de la religion que les quidams la pensaient vraie, les sages la pensaient fausse, et que les chefs d’État la trouvaient utile. Il en va de même de la primauté technologique. Les GAFA, et Google en premier lieu, sont des comités de déception d’une puissance inégalée. Si une startup européenne veut se lancer dans l’intelligence artificielle, les moteurs de recherche, la robotique, la génomique, elle subira un choeur de bonnes âmes qui lui diront « laisse tomber, Google fait bien mieux, et en plus c’est gratuit, tu ne peux pas vivre de ça, oublie… ». À cela deux réactions peuvent être observées:

  • les glisseurs : Ils considèrent que la suprématie américaine est vraie et qu’il faut faire autre chose, du social, du politique… C’est la réponse de BlaBlaCar : ils en appellent au peuple
  • les terrorisés: Ils considèrent que la suprématie américaine est vraie et que c’est une menace. C’est la réponse de Laurent Alexandre: ils en appellent au politique

La seconde catégorie est très représentée en France dans la mesure où nous croyons en l’État et à sa fameuse puissance. Comme le disait Jacques Marseille, la France c’est un peu une Union soviétique qui aurait réussi.

La troisième catégorie, des impies, est plutôt vue dans des pays protestants. Le cas de Google/Linguee est emblématique. Vous avez sans doute déjà utilisé Google Translate, l’outil de google qui permet de traduire des textes d’une langue à l’autre, avec des succès mesurés et extrêmement rassurants pour les traducteurs humains qui ne manquent jamais d’en rire.

Pour réaliser google translate en 2006, Google a sans doute embauché des armées de linguistes et de grammairiens sensées transformer les règles du langage en algorithmes utilisables par un moteur de recherche. Ils ont eu là une démarche d’apprenant adulte qui s’attelle à apprendre une langue étrangère en suivant une méthode. Pour cela, il utilise une approche statistique développée par Och et basée sur les mots.

En 2015, Google libère la merveilleuse librairie Tensorflow qui permet de développer très simplement des réseaux de neurones profonds. Fondée en 2008 à Cologne, la société Linguee utilise les textes du parlement européen, qui sont traduits dans toutes les langues de l’Union par des traducteurs humains triés sur le volet, pour traduire des groupes de mots en les recherchant dans ce corpus gigantesque de textes. Linguee est lancé en 2010. En août 2017, Linguee lance deepL, un service de traduction basé sur les réseaux de neurones profonds et qui est trois fois plus performant que Google Translate, au point de faire peur aux traducteurs.

Cette histoire véhicule plusieurs enseignements:

  • Les comités de déception ne réussissent que parce que leur cible est déjà désespérée. Si vous lisez du Laurent Alexandre, vous le serez. Benchmarkez sur la technologie, jamais sur la stratégie. Sur cette dernière, se tenir au courant suffit.
  • Les comités de déception sont sûrs de leur supériorité au point d’être incapable d’imaginer être dépassés. Tant qu’ils gardent cette impression, les startups peuvent développer en secret leurs produits. La mode des pitchs, des clubs, pôles, des présentations dans des salons frenchtech est désastreuse pour notre compétitivité technologique. Si vous avez une bonne techno, n’en parlez pas.
  • Leur sentiment de supériorité les conduit à exposer leur technologie, c’est-à-dire à fournir une réserve fantastique d’idées et d’opportunités gratuites: autant en profiter. Dans le cas de Google, l’entreprise a publié les outils qui ont permis à Linguee de la dépasser. Cet effet râteau est fréquent, même s’il est souvent moins évident, par exemple lorsqu’il conduit à défricher un marché où à identifier les clients.
  • Si vous n’avez pas de technologie, alors n’importe qui ayant de l’argent peut faire la même chose que vous. Il est bien plus dangereux de refaire une nième plateforme de crowdfunding que de se lancer dans la robotique émotionnelle ou le sang artificiel.
  • Un comité de déception déçu le sera bien plus que vous ne l’étiez. En effet, il entrera immédiatement en dissonance cognitive, mesurant l’ampleur de ses investissements réduits à néant par une innovation technologique inattendue

En conclusion, le savoir est plus important, plus stratégique, que les informations et les plans stratégiques des institutions souvent obsolètes à leur publication. Nous n’avons jamais eu autant de leviers de développement. Entrepreneurs, lisez Wikipédia pas Google news!

 

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