Qui est utile?

Les chats sont-il utiles ?

Qu’est-ce qui est utile ? Qui est utile ? Qui ne l’est pas ? Cette étude, cette recherche autofinancée est-elle utile à l’entreprise ? Ce métier sert-il encore à quelque chose ? Est-ce utile de garder cette usine sur le territoire ? Est-ce utile de faire des stocks ? Quelle serait donc l’utilité des doublons et des recouvrements de fonctions ?

L’utile est-il vraiment utile?

Dans ce début de XXIe siècle, les noms d’oiseaux pleuvent. Les startupers, forcément parisiens, pensent le peuple des ronds-points ruraux comme inutile, inadapté. Celui-ci juge ceux-là parasitaires et vaniteux. Ces deux groupes se traitant réciproquement d’arriérés et de décadents révèlent une très occidentale névrose autour de la question de l’utilité des êtres, des actes et des choses. La comptabilité, toujours une photographie de l’année dernière, mesure le passé. La stratégie extrapole le présent pour que les finances investissent. Les causes sont mécaniquement reliées aux effets dans le fantasme occidental de l’universalité des mathématiques et de son application mécanique.

L’opium des rationnels?

De la même manière que les technologies d’intelligence artificielle nous montrent à quel point les cas où les relations de causes à effet sont l’exception dès que l’on ne parle plus de mécanique et de physique, mais d’économie, de sociologie, de biochimie, il est temps de tordre le cou à l’utilitarisme.

Jeremy Bentham

Ce système éthique séduisant, l’utilitarisme de Bentham, vise à maximiser le bien collectif en tant que somme ou moyenne des bien êtres individuels. Il conduit à un nombre impressionnant de paradoxes que je ne détaille pas ici, mais qui découlent d’à peu près tous les mots individuellement contenus dans sa définition, démontrant ainsi en creux que la somme des mots positifs ne fait pas un concept qui serait forcément bon.

En effet, cette idée induit la responsabilité individuelle et collective d’une performance qui doit être continue depuis le passé jusqu’au présent. Vous l’avez compris, il y manque le futur.

La valeur de l’inutile

Voir la publication

Dans une récente publication [1], nous avons tenté de voir comment la management de la R&D pouvait inspirer des domaines qui ne sont pas de son ressort, en ce qu’elle permet par nature une gestion de l’incertain. La question de l’utile et de l’inutile est centrale dans les discussions entre les équipes de R&D et les gouvernances. On y retrouve souvent les mêmes considérations que celles précédemment évoquées, les uns traitant les autres de rêveurs inutiles et accessoirement onéreux, les autres qualifiant les uns de cow-boys imprévoyants et radins, les deux pouvant éventuellement s’entendre sur l’inutilité des administratifs qui lascivement se prélassent sur les FHP (frais hors production).

Or, s’il est bien un résultat économique expérimental dans le smoothie multifruit des théories économiques, c’est que l’incertitude[2], ou plus exactement la bonne gestion de celle-ci, permet de faire la valeur d’une entreprise, et plus largement de toute entreprise humaine y compris de nos vies. Elle fait la capacité à générer des profits dans le futur[3].

La question de l’utilité passée et actuelle est vide de sens, et l’utilité future est toujours un pari. Prenons l’exemple de Corning et de son Gorilla Glass. Issu d’un « projet muscle » pour des applications automobile dans les années 60, il est ressuscité en 2005 pour voir s’il ne pouvait pas être utile ailleurs. Et voici donc l’écran des iPhones. Il était impossible pour les scientifiques des années 60 d’imaginer les smartphones. Les films des Sci-Fi de l’époque ont des XXIe siècles dotés d’écrans cathodiques et des voyants faits d’ampoules à filaments. Sauf que Corning était, grâce à ses anciennes recherches, « en configuration pour » répondre à un besoin réellement utile au XXIe siècle.

Des degrés de liberté

Votre passé est glorieux, votre présent prospère, mais êtes-vous « en configuration pour » l’avenir ? La question se pose pour les entreprises comme pour le citoyen. Elle ne parle pas d’analyse du passé, de réflexion, de planification, d’évaluation. Elle parle d’autonomie, de résilience, de temps long et de navigation. Dans un livre récent auquel j’ai contribué [4], j’évoquais les degrés de liberté comme conditions de vie. Cela est également vrai pour les entreprises et l’inutile est la fabrique des degrés de liberté.

Bien sûr, l’éloge de l’inutile ne doit pas être celui de l’errance aléatoire. Mais mesurer la performance de manière utilitariste peut conduire à la catastrophe.  Des degrés de liberté, cela se construit et cela se met en carnet, car ils ne servent à rien si on ne peut pas s’en rappeler. Une entreprise, une nation, une personne, performante aujourd’hui comme hier, mais inculte et amnésique, ne vaut finalement pas grand-chose, car la moindre crise, sans parler d’une épidémie, la déstabilisera. Et il sera bien trop tard puisque l’inutile n’aura pas été fait.

Références

[1]  L. E. Brunet et E. Longcôté, « Le management en situation de complexité et d’incertitude – Apport de la Recherche et Développement », Journal International de Technologie, de l’Innovation, de la Physique, de l’Energie et de l’Environnement (JITIPEE), 2018.

[2]  F. H. Knight, Risk, uncertainty and profit. Kissimmee, Fla: Signalman, 2009.

[3]  P. Thiel et B. Masters, Zero to one: notes on startups, or how to build the future. New York: Crown Business, 2014.

[4]  M. Halévy, Brunet,Luc, et Al., Qu’est-ce qui arrive à …la joie ?: Mieux que le bonheur et le plaisir ! Le Thor (Vaucluse): Edition Laurence Massaro, 2019.

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