Le comité des déceptions

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Dans les années 1980, le plus grand secret de l’Union soviétique n’était pas militaire. Il était celui de la mauvaise santé économique du pays. Mais cette faillite lente ne convenait pas aux faucons de Reagan, qui créèrent alors un « comité des opérations de déception » destiné à démoraliser l’ennemi en lui exposant une suprématie technologique qui lui était inaccessible. C’est ce que font aujourd’hui les grandes entreprises américaines vis-à-vis de l’Europe et de l’Asie, avec quelques bons gros râteaux que nous allons explorer maintenant.

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Je donne mon autorisation

Dans le film Ghost in the Shell, le Major Killian est une cyborg mi-machine mi-humaine. À chaque fois que la société qui l’a créée veut modifier son système, elle doit prononcer « Je suis le Major et je donne mon autorisation ». Alors que cette compagnie décide de la tuer en mettant fin à ses fonctions, elle prononce « je suis le Major et je ne donne pas mon autorisation ». On lui répond alors « Nous n’avons jamais eu besoin de ton autorisation ». Le monde des intelligences artificielles va être rude pour les humanistes et le libre arbitre.

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Intelligence émotionnelle artificielle

Dans le cadre d’un projet de recherche, nous nous sommes intéressés à étudier comment les IA pouvait interpréter les émotions et y répondre. Un prototype que nous vous proposons ci-après vous permet de poser des questions (en français) et d’obtenir des réponses inspirantes (en anglais), démontrant ainsi la possibilité de faire abstraction de la langue. Dans ce projet, vous interrogerez un des plus grands penseurs indiens de la philosophie non-dualiste (advaita vedanta): Ramana Maharshi.

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La névrose des intelligences artificielles

Avec l’apparition de cette rupture technologique majeure que constitue l’avènement des intelligences artificielles, nous observons un phénomène courant dans ce genre de période: l’apparition de névroses et de fantasmes sur l’avenir et surtout sur les effets de cette technologie sur nos sociétés, nos vies, notre sexualité, notre avenir et celui, profondément spéculatif et malsain, des fameuses générations futures qui justifieraient tous les sacrifices et les interdits.

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Chroniques innovation

Ces chroniques de 1600 caractères sont publiées mensuellement dans la page économie d’un quotidien du groupe CentreFrance (Le Berry).Voici la dernière de ces chroniques.

Janvier 2018 – Le comité des déception

Dans les années 1980, le plus grand secret de l’URSS n’était pas militaire, mais économique : le pays était durablement en faillite. Pour précipiter la chute de l’Union soviétique, Reagan créa le comité des déceptions, dont la mission était de montrer la suprématie technologique américaine pour démoraliser les Russes… avec le succès que l’on sait : l’URSS a disparu et la Russie du 21e siècle, c’est le Produit Intérieur Brut (PIB) de l’Espagne avec quatre fois plus d‘habitants. Les soviétiques eurent alors l’impression que les américains pouvaient regarder par dessus leur épaule, être partout, tout anticiper. Aujourd’hui, les grandes majors américaines sont de formidables comités des déceptions pour l’Europe et l’Asie. Exposant leur avance en économie, robotique, intelligence artificielle (IA), ils poussent les investisseurs, y compris publics, à ne pas s’engager dans des projets qui les concurrenceraient. Pour qu’un comité de déception fonctionne, il faut que la cible soit déjà convaincue de son infériorité. Mais doit-on alors se lamenter. La société allemande Linguee vient de terrasser Google Traduction, beaucoup des directeurs IA aux USA sont français et 46% des ingénieurs de la Silicon Valley sont indiens. Que dissimulent donc tant les comités de déception américains ? Alors que les cartes sont en train d’être rebattues par la disponibilité des savoirs et des outils, il ne tient qu’à un fil que 2018 soit l’Annus Mirabilis (l’année des miracles) qui se faisait attendre, pourvu, bien sûr, que les vieux démons du repli sur soi ne soient pas réveillés.

Décembre 2017 – L’industrie du futur antérieur

Pas une école, pas une université qui ne propose, voire exige, de ses étudiants qu’ils aient une expérience de création d’entreprise. Cela donne lieu parfois à de franches rigolades tant ces projets contraints sont prétextes à éviter un stage loin de ses amours ou, pire, à des viols condamnables des lois de la physique et du bon sens réunies. L’entrepreneur est à la mode, jusqu’au sommet de l’État. Aux siècles derniers, le terme « chevalier d’industrie » désignait un escroc; le mot industrie désignant, du latin, une activité secrète douteuse. Le jeune prometteur du début du XXe siècle se voyait en agent des PTT, d’EDF, de la SNCF ou de la banque vivant heureux de soldes et de salaires assurés. L’entrepreneuriat, c’était pour ceux qui n’avaient pas pu réussir à « intégrer » ces corps. Un second choix presque méprisé. La troisième révolution industrielle, en 1990, a changé l’ordre des choses, très profondément. Elle remet au centre des désirs l’artiste-ingénieur-savant, l’entrepreneur et le mécène, c’est-à-dire le trio gagnant de la Florence de la Renaissance. Dans cette obsolescence généralisée que nous vivons, où les stars du passé palissent, balayées par le web, le cloud, l’IA, la blockchain, il demeure de la responsabilité de chacun de s’assurer de son employabilité future. Personne ne le fera à notre place. Évitons donc, par pitié, d’envoyer des jeunes gens se faire massacrer dans des formations à des métiers dont nous savons qu’ils n’existeront plus dans cinq ans, même pour faire vivre les institutions que nous avons pourtant chéries par le passé. Sinon, ils auront raison de nous en vouloir.

Novembre 2017 – Le gros Tony et le docteur Jean

Lorsqu’il faut embaucher, choisir un dirigeant, un élu, deux tendances s’affrontent. La première consiste à embaucher le plus compétent, quitte à ce qu’il soit malaimable, imprévisible, boive, drague et joue. La seconde consiste à embaucher le plus propre et honnête quitte à ce qu’il n’ait pas inventé l’eau tiède. En gros, la compétence doit-elle primer sur la morale ou la morale sur la compétence? Dans « le cygne noir », le statisticien N.Taleb nous propose de faire passer un test à deux candidats à une élection (bonne idée à retenir au demeurant). Le premier est le gros Tony, un gars sans éducation, plutôt grossier et débrouillard. Le second est le docteur Jean qui exerce son métier honnêtement et consciencieusement. La question est la suivante: « on lance une pièce non truquée et elle retombe 99 fois de suite sur face. Quel sera le prochain résultat? » Docteur Jean donne la bonne réponse: la pièce a une chance sur deux de tomber sur face puisque les tirages sont indépendants. Le gros Tony répond: « pas plus de 1% de chance de tomber sur pile ».Pourquoi? Il s’exclame alors « Hey! Évidemment qu’elle est truquée la pièce! » Dans ces conditions, vous voteriez pour qui? L’un des principaux problèmes de la stratégie vient de ce que l’abondance de méthodes conduit à « faire avec les données du problème ». Cette attitude est favorisée dans les recrutements et petit à petit l’organisation n’est plus capable de mettre en cause des affirmations devenues des croyances. En économie comme dans la vie, remettre en cause les données du problème peut faire la différence entre la survie et la vie.

Octobre 2017 – Un décideur sachant décider

Un dirigeant d’entreprise, ça prend des décisions. Pour cela, il est tenté de faire appel à des experts, et c’est une excellente idée dans la plupart des cas sans grande importance. Mais dans les cas importants, la liste des Berezina est longue et douloureuse: « Il n’y a aucune raison pour que quiconque veuille un ordinateur chez lui. » par le PDG de DEC en 1977, « Mais qui donc voudrait entendre les acteurs parler! » par l’un des frères Warner en 1943, « Les avions sont des jouets intéressants, mais n’ont aucun intérêt militaire » par le Maréchal Foch. Les travaux de Tetlock, parus en français cette année, montrent – horreur- que pour les sujets inédits les experts en économie se trompent plus souvent que des chimpanzés qui choisissent au hasard. En fait, l’expert en mode sec fait appel à sa mémoire. Il regarde le monde d’hier avec les yeux d’hier. Il ne peut pas imaginer le « problème hors contexte ». Ainsi, j’ai vu un projet rejeté par un expert il y a quelques années. Il consistait à développer une intelligence artificielle capable d’imaginer des applications nouvelles pour des substances. Jugée irréaliste, cette IA maintenant développée et redoutablement efficace est une de nos meilleures ventes de 2017. Ce biais qui fait que les innovations ne viennent que rarement des « gens du métier » vient de notre aversion à l’incertitude. Il y a des solutions pour y parer quand on est un décideur et que l’on tient à son avenir, mais bien peu d’entreprises, et encore moins d’organisations publiques, osent s’y adonner.

Septembre 2017 – Trop chère pub

Avec des dépenses mondiales annuelles de plus de 530 milliards de dollars, près du double du marché des ventes d’armes, la publicité coûte cher et bénéficie d’une perpétuelle indulgence de la part des consommateurs qui pourtant la payent, aussi sûrement que la TVA, dans le prix des produits qu’ils achètent. Derrière les couleurs acidulées des agences de communication, se dissimule un secret dévoilé en 1978 par R.Girard- un chercheur français qui a essentiellement travaillé aux Etats-unis- dans un livre au titre évocateur: « Choses cachées depuis la fondation du monde ». La publicité fonctionne sur un triangle dont les trois sommets sont la chose désirable que l’on souhaite vendre, le consommateur et le prescripteur (Georges Clooney par exemple, ou n’importe qui passant à la télé). Le consommateur voyant le prescripteur désirer la chose, la voudra aussi. Rien là de bien étonnant que, descendants du singe, nous singions. Ce qui est plus embêtant, c’est que ce triangle est également relié à la violence et à l’inégalité. Nous reconnaissons implicitement que certains ont le droit de posséder la chose désirée et que sous certaines conditions (en payant) nous pouvons aussi l’avoir. Mais si le prescripteur devient un jour illégitime, alors tous voudront accéder à la chose désirée. R.Girard nous explique que c’est le moteur de la violence, engendrée par « une guerre de tous contre tous » dont l’issue se terminera par l’exécution, réelle ou symbolique, d’un bouc émissaire. Nos désirs ne sont donc pas les nôtres, sauf à être capable de résister aux spots en délaissant le verbe avoir pour découvrir les joies du verbe être.

Juin 2017 – L’entreprise et les extraterrestres

Luc E. Brunet
Président de R&D Mediation (*), Bourges et chercheur associé à l’Université Clermont-Auvergne.

Les entreprises établies ont souvent bien du mal à innover. À tel point que de nouveaux entrants, des « pas du métier », les dépassent en quelques mois sans qu’elles n’aient rien vu venir. Cette « smart-ringardisation » a déjà touché bien des grandes duchesses, de la NASA (par spaceX) aux constructeurs automobiles (par Tesla). Pourquoi ?
Marion Keech est une ménagère de Chicago. Elle entre en contact par « écriture automatique » avec un extraterrestre de la planète Clarion qui lui dit que la Terre sera submergée le 21 décembre 1954 à minuit, mais qu’un vaisseau spatial viendra la sauver elle et ses adeptes. Jusque là, tout est normal. Tout ce petit groupe va s’investir, travailler, réciter des prières, mais, à la date dite, rien ne se passe. Il va alors déclarer que c’est grâce à son action que le monde a été sauvé. Le groupe avait été infiltré par des chercheurs qui inventeront le terme « dissonance cognitive » pour désigner cela : lorsqu’on a travaillé et souffert sur un projet, il est impossible de le remettre en cause. Horreur ! Cela voudrait dire que les efforts auraient été vains. Ainsi les entreprises qui ont peiné longuement à développer leurs produits ne peuvent pas supporter l’idée qu’une nouvelle technologie ringardise la leur et ne l’adopteront pas. Outil facile du bizutage, des sectes, des concours de la fonction publique ou d’écoles d’ingénieur, mais aussi de certains managers peu scrupuleux, la dissonance cognitive est aussi efficace que mortelle en temps de changement. La « vérité qui dérange » est toujours moins sympa que le « mensonge qui arrange ».

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